Belle du Seigneur, d’Albert Cohen

Si j’ai lu Belle du Seigneur d’Albert Cohen dans le cadre de mes études et ne l’ai pas particulièrement apprécié (sans doute beaucoup à cause de l’aspect forcé de cette lecture… et aussi parce que je ne suis pas très portée romances), je dois au moins lui reconnaître des thèmes d’analyse super intéressants. Et comme mon article de résumé de l’œuvre draine régulièrement des vues, je me dis qu’y ajouter une analyse peut être plutôt pas mal.

Coincée par un mariage de convenances dans lequel elle s’ennuie, Ariane ne partage pas l’ambition de son mari Adrien pour sa carrière au ministère. Solal, sous-secrétaire général tombé sous le charme d’Ariane, profite de son statut pour faire avancer Adrien et ainsi le détourner encore plus de sa femme. Pour Ariane, c’est le début d’une relation adultère qui pimente sa vie malgré un contexte social compliqué.

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Critiques de la bourgeoisie & de l’antisémitisme

Le roman prend place dans un contexte socio-politique complexe qu’il s’ingénie à exposer le mieux possible afin de pouvoir en faire ressortir les failles. Le personnage d’Adrien représente à lui tout seul (et avec une certaine aide de sa mère, qui l’encourage dans ses ambitions), toute la quintessence de ce qui est défaillant dans la petite bourgeoisie dépeinte dans le roman. Issu d’une classe sociale uniquement intéressée par les apparences, Adrien n’est motivé professionnellement que par le prestige de sa classe sociale. Cynique et calculateur, il entretient des relations d’intérêt uniquement (l’invitation à dîner de Solal en est un parfait exemple, lors duquel Adrien est totalement aveuglé par ce que peut lui apporter Solal, sans voir ce qu’il lui vole sous son nez, à savoir sa femme) et ne voit en sa femme qu’un reflet de sa position sociale. Adrien n’est ni travailleur, ni méritant, c’est un opportuniste qui vit de sa réputation et de basses flatterie. Et le monde bourgeois qu’Ariane et Solal vont fréquenter par la suite ne fait que confirmer cette vanité des apparences et cette hypocrisie des relations.

L’antisémitisme, également, est vivement critiqué à travers un personnage en particulier : Solal. En effet, Solal est d’origine juive et, du jour au lendemain, les agressions antisémites vont lui faire perdre toute sa position sociale. D’homme révéré par la petite bourgeoisie (particulièrement perceptible par les attentions hypocrites d’Adrien à son égard) au pouvoir administratif certain, Solal est relégué au statut de paria du seul fait de ses origines. Rejeté aussi bien par ses pairs que par sa patrie (déchu de sa nationalité), Solal se réfugie dans une fuite éperdue avec Ariane, dans une quête d’absolue d’avance vouée à l’échec. Ariane seule le voit encore comme le « seigneur » qu’il était mais cette image parfaite, intouchable, est un travail constant à entretenir, qui le dévore autant qu’il le nourrit. Mis au ban de la société, Solal a tout perdu sauf l’amour d’Ariane, il est prêt à se consumer entièrement pour en maintenir la façade et continuer à briller dans les yeux de quelqu’un.

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Revendication de la passion & adultère féminin

La passion entre Solal et Ariane est l’une des plus belles de la littérature. Elle ravage tout sur son passage et n’admet aucun compromis. Grâce à elle, Ariane s’arrache d’une vie maritale banale pour plonger dans un amour dévorant. Grâce à elle, Solal conserve les derniers lambeaux de superbe après que l’antisémitisme ai ravagé sa vie. Tant qu’ils sont ensemble, plus rien ne compte et ils sont prêts à affronter toutes les critiques et déchéances qui peuvent leur tomber dessus. Mais cet amour est exigeant : c’est un amour absolu, qui implique une renonciation de tout ce qu’ils étaient avant et un entretien quotidien de la flamme qui les consume. Impossible, pour eux, de laisser s’installer le quotidien, de se dévoiler entièrement ou de faire tomber la part de mystère de chacun. S’ils veulent que leur passion dure, ils doivent la conserver comme au premier jour, quitte à faire le sacrifice d’une vie paisible à deux. Car ce n’est pas un amour fait pour durer qui les unit mais une passion dévorante qui ne peut s’apaiser.

L’adultère féminin est un sujet encore assez tabou dans la littérature du XXe siècle, même si de premières figures telles qu’Emma Bovary, Effi Briest ou Anna Karénine ont commencé à aborder le sujet, sociétalement, l’adultère masculin est beaucoup plus répandu dans l’imaginaire collectif. C’est pourquoi Belle du Seigneur est un livre qui choque et qui décide d’en jouer en montrant cette mauvaise image de l’adultère féminin directement dans l’intrigue. Il y a tout à parier que si c’était Solal et non Ariane qui était marié dans leur couple, ils se seraient bien plus facilement intégrés à la société lors de leurs pérégrinations en Europe. C’est l’infidélité d’Ariane, plus que toute autre chose, qui pousse la bonne société à les rejeter, de crainte que de telles pratiques divergentes ne soient considérées comme tolérées et risquent de se répandre. C’est toute la place de la femme qui est remise en question ici, toujours en quête des mêmes droits (officiels ou officieux) que l’homme.

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Le mot de la fin

On peut aimer ou ne pas aimer Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. Pour ma part, les longs monologues intérieurs, les enchaînements de pensées ou les tergiversations ne sont pas ma tasse de thé et j’avoue avoir subi le style de l’auteur dans ces moments-là. Mais la force évocatrice du texte et ses messages socio-politiques ne peuvent être dévalués. Belle du Seigneur, c’est une époque marquée par la passion de deux âmes incapables de rentrer dans les schémas bien-pensants d’une société archaïques. Un texte à connaître et à réfléchir.

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3 réflexions sur “Belle du Seigneur, d’Albert Cohen

  1. J’applaudis cet article vraiment intéressant et détaillé !
    Belle du Seigneur a été une lecture assez particulière pour moi. J’ai fait une pause de plusieurs mois au milieu car je ne parvenait pas avancer dans ces longs monologues et quand je l’ai repris, je l’ai dévoré en quelques jours. Je l’ai trouvé vraiment bien écrit, immersif, original, et les thématiques abordées m’ont à la fois intéressée et questionnée personnellement (ce qui touche à l’amour, à la longévité des relations amoureuses, etc.), mais là où j’ai eu du mal, c’est avec les personnages. Je crois que je les ai tous détestés, ou en tout cas – détester est peut-être un peu fort -, ils m’ont tous profondément agacée.
    Et je trouve intéressant ce que tu dis sur la libération d’Ariane par son amour pour Solal. Si c’est évident que ça la libère de son mariage soporifique, j’avais trouvé leur relation assez inégale avec elle faisant tout pour être parfaite pour lui, exauçant tous ses désirs. Je ne me souviens plus de tout mais j’avais trouvé le portrait tracé d’Ariane assez sexiste.

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  2. Je l’ai lu et mon dieu ce que c’était long… outre cela, je l’ai trouvé plutôt malsain quand même. Un classique qui ne m’a donc pas convaincue du tout…

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