Je suis fille de rage, de J.-L. Del Socorro

      Paru en octobre dans leur toute nouvelle collection collector, les éditions ActuSF m’ont donné l’occasion de découvrir Je suis fille de rage de Jean-Laurent Del Socorro et je m’en serais bien voulu de ne pas saisir l’occasion. Je les en remercie doublement car c’était à la fois mon premier roman d’un auteur dont j’entends tant de bien, mais également mon premier roman prenant place en pleine guerre de Sécession. Qualifié de fantasy historique, il n’a en fait de fantasy que la présence en filigrane de la Mort parmi les personnages mais il a d’historique tout ce qu’il y a de plus documenté sur son sujet.

HMSFFFchallenge imaginaire 7         En pleine guerre de Sécession, nous suivons alternativement le combat d’Abraham Lincoln pour mener cette guerre et celui du point de vue de différents soldats engagés dans les deux camps et sur différents fronts pour des raisons aussi variées que personnelles.

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Une touche de fantasy & de philosophie

        Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce roman, c’est le dialogue d’Abraham Lincoln avec la mort. Depuis Terry Pratchett, la Mort est un personnage que j’aime beaucoup en littérature et je dois dire que celle de Jean-Laurent Del Socorro, bien que différente par de nombreux aspects, m’a rappelé celle de Pratchett par sa profonde compassion pour ces êtres humains incompréhensibles dont elle a la charge. Sa présence est ce qui fait basculer le roman dans le genre de la fantasy. Pendant tout le début du récit, j’ai hésité avec le fantastique : ne serait-ce pas Lincoln qui serait devenu un peu fou sous la pression ? Ce qui permet de trancher la question, c’est le fait que d’autres personnages voient également la Mort. Cette apparition permet de faire de millions de morts anonymes, une présence concrète et d’éviter ainsi de relativiser ces pertes.

     Mais bien plus que cela, la Mort met surtout en exergue toute la portée philosophique du roman. Sa discussion avec Lincoln reprend le débat présent dans tout le pays à ce moment-là, à savoir le coût d’une guerre fratricide qui ravage le pays. La question, très dure, de savoir si l’affranchissement des esclaves vaut la mort de tous ces soldats sacrifiés dans cette guerre. Un choix qui peut paraître évident aujourd’hui mais réellement cornélien à l’époque, alors qu’on ne savait pas quelle serait l’issue de cette guerre. Un questionnement que l’on retrouve tout au long du roman par cette accumulation de points de vue qui font voir toutes les facettes de la guerre, avec des personnes qui se battent pour leurs raisons, sans qu’on puisse les juger entièrement bonnes ou mauvaises.

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De l’histoire personnelle à l’Histoire partagée

        La capacité de l’auteur à nous faire plonger dans l’intime de la guerre est ce qui fait de ce roman un grand roman. Alors que la guerre a souvent un côté impersonnel, avec des morts anonymes ou des ennemis inconnus, ici nous découvrons les personnes qui sont plongées dedans. Nous allons à la rencontre des gens qui se battent, chaque jour, et apprenons à les comprendre. Pourquoi se battent-ils ? Quelles sont leurs peurs, leurs valeurs, leurs motivations ? Autant de questions qui permettent de dépeindre une image contrastée de la guerre, sans bonne ni mauvaise réponse. En nous présentant des personnages de tous les camps, de tous les fronts, Del Socorro nous prouve qu’il n’y a pas de gagnants à cette guerre, seulement des moins perdants que d’autres.

      Enfin, en mêlant personnages fictifs et personnages historiques, évènements inventés et évènements réels, dialogues romancés et citations sourcées, l’auteur brouille les limites entre fiction et réalité afin de nous faire plonger au plus près du ressenti de cette guerre. Si l’effet est efficace, donne une sensation d’historicité concrète et ancre l’histoire dans l’Histoire, la méthode peut aussi perdre le lecteur. Le récit, très décousu, saute d’un camp à l’autre, d’un front à l’autre, d’un narrateur, d’un moment de vie fictif à un discours, une coupure de presse. L’accumulation de références et le côté très haché du récit, s’il permet de prendre conscience de toutes les facettes de cette guerre, peut également nuire au confort de lecture. Les chapitres très courts (rarement plus de 2-3 pages) donnent l’impression de sauter d’un coin à l’autre du continent en permanence et empêchent de se poser une minute dans la lecture. Le parti pris est intéressant mais aussi exténuant sur une œuvre aussi longue, qui se révèle ainsi assez exigeante pour le lecteur et m’a, je dois l’avouer, lassée au bout d’un moment à cause de cela.

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Le mot de la fin

      Si l’idée de base du roman et la plume de l’auteur me plaisent vraiment, j’ai été moins convaincue par la forme de Je suis fille de rage de Jean-Laurent Del Socorro. Le rythme très haché du roman est un véritable parti pris qui permet de montrer différentes facette de l’Histoire en la mêlant à la fiction mais c’est aussi prendre le risque de perdre un lecteur qui doit s’accrocher pour ne pas se perdre dans le foisonnement de détails. Malgré une intrigue qui m’a tenue jusqu’au bout, ce rythme m’a fatiguée intellectuellement et m’a fait bouder mon plaisir. Ce qui est bien dommage car je ne peux que reconnaître les belles qualités stylistiques, la plongée historique et le sens du rebondissement non négligagles que constituent ce roman. Un roman que j’ai globalement aimé mais que j’ai eu du mal à savourer.

7 réflexions sur “Je suis fille de rage, de J.-L. Del Socorro

    • Si c’est un genre que tu apprécies, tu peux clairement y trouver ton bonheur : il est super bien renseigné et la plume est vraiment belle ! Et la période, assez peu abordée en France, est super intéressante à découvrir^^

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  1. Franchement, tu me donnes envie c’est justement le côté impersonnel des guerres qui fait que ce n’est pas mon type favori de prime abord (et le fait qu’elle commence souvent pour une histoire de pouvoirs) mais là les points de vue plus perso m’intéresse, de même que cette discussion avec la Mort. Et je pense que le rythme haché ne me posera pas de problème

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    • Hors ce rythme que je n’ai pas apprécié, je n’ai que des compliments à faire sur ce roman. L’auteur plonge vraiment dans l’individualité habituellement perdu dans la masse au milieu de la guerre et nous présente des personnages aux motivations très différentes, aux valeurs qui ne nous correspondent pas forcément, mais pour lesquels on éprouve quand même une véritable empathie du simple fait qu’il les rend très humains et cohérents. Et le dialogue avec la Mort est juste une petite perle de sagesse ! ^^

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  2. Ping : Je suis fille de rage par Jean-Laurent Del Socorro – Le monde d'Elhyandra

    • Je trouve aussi ! Plus j’en lis, et plus j’aime ce qu’en font les auteurs de fantasy contemporains. Il faudrait que je trouve d’autres styles / d’autres époques où la Mort est mise en scène en tant que personnage à part entière pour comparer, ça doit être super intéressant^^

      Aimé par 1 personne

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