La Mort est mon métier, de Robert Merle

      Alors que je partais en voyage pour une petite semaine à Berlin, je me suis rendue compte que je n’avais pas de lecture pour le vol. Ni une, ni deux, je me suis précipitée sur ma bibliothèque pour y trouver un livre. Aussitôt, je tombe sur celui-ci, qui y traîne depuis longtemps. La coïncidence est trop forte : je craque, je l’emporte et je m’en félicite chaudement.

      Ce roman prend la forme de mémoires fictives de l’officier allemand Rudolf Höss (Rudolf Lang, dans le roman) durant la Seconde Guerre Mondiale, relatant la vie de cet homme et la façon dont il a créé et géré le plus grand des camps de concentration : Auschwitz.

Ligne horizontale       Inversion & compréhension.

      Encore un récit sur le nazisme. La seconde guerre mondiale est un événement pivot de notre société actuelle et il est de notre devoir citoyen de ne jamais l’oublier, un devoir de mémoire auquel la littéraire participe fortement. Pourtant, on a parfois l’impression que cette histoire-là, elle a trop souvent été racontée. Qu’on se répète au lieu d’évoluer. Mais là-dessus, La Mort est mon métier nous prend à contre-pied. Car cette fois-ci, ce n’est plus le récit des victimes qui nous est raconté mais celui des bourreaux. On donne la parole à un officier nazi, directeur du camp d’Auschwitz, par des mémoires fictives, pour aussi savoir un peu comment ça s’est passé de l’autre côté, comment on a pu en arriver là.

      Et si la démarche n’est pas intuitive, elle est pourtant utile. Car même tant d’années après, le besoin est toujours présent de comprendre comment de telles horreurs ont pu se produire. Des années après, l’incompréhension demeure et le point de vue interne qui est exposé là change définitivement de celui du survivant des camps auquel on est habitué. Il permet de comprendre comment l’être humain en est arrivé à perpétrer un tel carnage. En n’oubliant jamais, bien sûr, que comprendre n’est pas accepter.

Ligne horizontale       Horreur & banalisation.

      En revanche, le fond du roman ne change pas tellement. On a toujours à faire à ce même récit d’horreur, mais cette fois d’horreur muette. Le lecteur est mis face à une distanciation de l’horreur qui ne fait que l’accentuer davantage. Comme il n’a pas le point de vue direct du personnage en train de souffrir dans cet enfer, il ne peut que se l’imaginer par le biais d’indices présents dans le roman et, c’est bien connu, ce qui horrifie le plus, c’est ce qu’on ne voit pas. Il n’y a aucune limite à ce que peut concevoir l’imagination humaine. On ressent, de cette façon, une sorte de déshumanisation du processus de mort, qui rend cela encore plus tragique quelque part.

     Dans ce roman, on ne compte pas en terme de personnes, on compte en terme d’ « unités ». Les personnages se convainquent qu’ils agissent pour les bonnes raisons et accumulent des chiffres astronomiques sur un carnet comme s’ils comptaient des navets, pensent en terme de rentabilité comme pour la plus banale des entreprises. On sort du schéma de l’horreur pour entrer dans une sorte de quotidien des plus banals, à peine perturbé par l’odeur de corps calcinés. Bref, on banalise ce qui ne devrait jamais l’être, justement pour nous faire réagir contre ce genre de processus insidieux de l’esprit humain, capable de tout endurer en se voilant la face.

     Alors même que je n’en attendais pas grand chose, La Mort est mon métier m’a vraiment surprise et je le recommande à quiconque prêt à essayer de comprendre « comment ».

 

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